C’est en 94 qu’elle vient au monde. Ou peut-être en 93 sur une chaine de montage quelque part aux États-Unis. C’est difficile de savoir à quel moment exact le fœtus devient voiture…
Je n’étais encore qu’un adolescent boutonneux lorsque Fernand, mon grand-père, arrivait pour la première fois au volant de son nouveau bébé. Coup de foudre ! Le son de ce bolide me fit craquer parce que d’aussi loin que le coin de la rue, je pouvais entendre le bruit infernal de l’air climatisé qui forçait pour refroidir pépé.
Traitée aux petits oignons dès son arrivée dans la famille, Topaz baignait dans l’huile. Son traitement antirouille était comme un baume sur ses plaies. Son premier vêtement fut une belle grande serviette noire du Tazmanian Devil de Looney Tunes. Munie de ce mignon cache-sexe, la voiture fit la connaissance de son premier compagnon de jeu : Peanut, un flamboyant Poméranien doré.
Ce « beau petit chien jaune, beau petit chien bleu, beau petit chien rouge, beau petit chien blanc », comme disait Fernand, grognait à tout rompre si quelqu’un avait le malheur de vouloir déshabiller son amie. Il ne fallait pas toucher à Taz ni prendre la place de Peanut.
Un peu plus tard, probablement vers minuit, notre belle machine ajouta une touche coquette à son look d’enfer. C’est un cadeau de la cousine Carine qui la rendit sexy. Deux petits pompons de laine rose en guise de boucles d’oreilles furent accrochées de chaque coté du pare-soleil du passager. C’était de toute beauté et surtout, c’était un avertissement aux voyageurs : Ne soyez pas trop grands car je vous assommerai à coup de boules !
À son premier anniversaire, Papi Fern songea au confort de sa belle et lui acheta un coussin qu’il installa sur le siège du conducteur. Topaz était ravie, rouge était sa couleur favorite puisque le rouge faisait ressortir le vert de son teint !
Alors tout bonnement, Fernand, Jeanne sa femme, Peanut et moi, laissions la bagnole nous promener un peu partout. C’était si simple la vie en ce temps-là, Grand-Papa avait enseigné à conduire à Topaz. Oui ! Elle connaissait le chemin par cœur pour se rendre chez mes parents ! Papi lâchait même le volant ! Et on arrivait sains et saufs !
À mes 16 ans, j’ai dû prendre des cours de conduite pour obtenir mon permis. Évidemment, toutes les voitures ne peuvent être comme la célèbre Topaz de Fernand ! Elles ne sont pas assez brillantes pour apprendre à conduire toutes seules alors elles ont besoin d’un chauffeur. Mon grand-père avait si hâte que j’aie mon permis, comme ça, il pourrait se faire taper dessus par les pompons roses. Mais, malheur ! Fernand n’avait pas besoin de chauffeur, c’était Topaz ! Elle était devenue amnésique et c’est moi qui devais tourner le volant et tout…Que de rêves d’enfant brisés…
Puis, une grande histoire d’amour prenait forme. Ou, un triangle amoureux entre Topaz, mon cher Grand-Papa et moi. Innombrables sont les kilomètres parcourus malgré l’odomètre qui les calcule. Ce fut presqu’autant ma voiture que celle de Fernand. Et gratis ! Je n’avais rien à payer, pas même l’essence. Je suis allé à mon bal de finissants avec Topaz. Elle était jalouse un peu que j’amène une autre fille mais lorsqu’elle vit le somptueux Ritz Carlton et son beau valet, elle n’a plus jamais reparlé de tromperie.
Quelques années plus tard, Topaz et moi nous rendions à une entrevue pour un emploi. Elle était si nerveuse qu’elle fit une crise d’asthme et se brisa une transmission. Aux soins intensifs du garage, Fernand n’était pas content.
En 2004, Topaz perdit son papa. Fernand l’abandonna et prit une fusée vers les nuages. Elle au moins avait un vrai pilote automatique. J’espère qu’il n’a pas le vertige ! Pierrette, ma maman, devint alors maitresse de l’automobile en peine. Sous des airs de mère supérieure, Maman disciplina notre verte amie et lui donna des rhumatismes. Après dix longues années, Topaz développait environ un petit bobo par année : la batterie, le radiateur, le pot d’échappement, etc.
Mais Pierrette gardait espoir et en 2009, elle me fit don d’une Topaz dénudée. Ses boucles d’oreilles avaient été arrachées, son beau coussin aux poubelles et son revêtement Looney Tunes, évaporé.
Hériter d’une voiture vieille de quinze ans, c’est bien mais deux c’est mieux. Si je pouvais lui donner un verre de lait chaque fois qu’elle crache et qu’elle tousse, j’aurais moins les mains qui tremblent chaque fois que je me rends au travail. C’est un beau cadeau mais qui me rend nerveux. J’ai toujours peur qu’elle prenne la clé des champs ou qu’elle se suicide. Même les chiens l’attaquent : un gros labrador chocolat en pleine nuit se rua dans la portière de Topaz. La forme de la tête du chien est depuis imprimée dans le flanc de mon bolide. Sans broncher, Topaz roule sa bosse.
Depuis que j’en suis propriétaire, je n’ai pas de paiement mensuel mais j’ai au moins une réparation par année. Je ne laisse personne la conduire, j’aurais trop honte qu’elle rende l’âme dans les mains d’un autre. Elle m’a fait une frousse la semaine dernière ; elle ne démarrait plus, sa batterie était à plat. Un épuisement professionnel a dit le docteur.
Pour l’instant, elle roule encore et partage mon quotidien. Je vous en donne des nouvelles prochainement !
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